18 Mai 1803 – 18 Mai 2026 : Du courage de Vertières à la honte de nos dirigeants

I. La fierté blessée

Chaque 18 mai, quelque chose se réveille dans la poitrine de tout Haïtien. Un mélange de fierté et de douleur, difficile à nommer, encore plus difficile à ignorer. On sort le drapeau bleu et rouge, on chante, on se souvient. Mais cette année, comme les années précédentes, la célébration sonne creux pour beaucoup d’entre nous. Dehors, les rues sont dangereuses. Les institutions sont à genoux. Le peuple souffre en silence pendant que ceux qui gouvernent continuent de faire semblant.
Alors on est en droit de se poser la question, franchement et sans détour : nos ancêtres ont offert leur sang pour un pays libre. Que lui ont offert nos dirigeants ?

II. Qui étaient nos ancêtres ?

Pour comprendre l’ampleur de la trahison d’aujourd’hui, il faut d’abord se rappeler qui étaient ces hommes et ces femmes qui ont cousu ce drapeau et l’ont porté au combat.
Le 18 mai 1803, à Arcahaie, une décision symbolique et puissante est prise. On arrache le blanc du drapeau tricolore français, ce blanc qui représentait la domination coloniale, et on unit le bleu et le rouge. Catherine Flon coud ce nouveau drapeau de ses propres mains. Un geste simple, mais chargé d’une signification immense : nous ne sommes plus vos esclaves, nous sommes un peuple.
Derrière ce drapeau marchaient des géants. Dessalines, cet homme qui avait lui-même porté les cicatrices du fouet sur son dos et qui a transformé cette douleur en rage libératrice. Capois-la-Mort, ce général qui continuait d’avancer sous les balles à Vertières alors que son chapeau venait d’être emporté par un boulet de canon. Sanite Bélair, cette femme qui a choisi le peloton d’exécution plutôt que la capitulation. Toussaint Louverture, qui a négocié et combattu avec la finesse d’un diplomate et la bravoure d’un guerrier.
Ces gens n’avaient rien. Pas d’armée moderne, pas de ressources, pas d’alliés puissants. Ils affrontaient Napoléon Bonaparte, le maître de l’Europe, à une époque où l’idée même qu’un peuple d’esclaves puisse vaincre une armée coloniale était impensable. Et pourtant, ils ont gagné. Le 1er janvier 1804, Haïti est devenue la première nation noire libre du monde moderne, une lumière pour tous les peuples opprimés de la planète.
Voilà d’où nous venons. Voilà le socle sur lequel ce pays a été bâti.

III. L’héritage trahi

Maintenant regardons la réalité en face, sans fard et sans complaisance.
Pendant des décennies, les dirigeants haïtiens ont traité ce pays comme un bien personnel. L’argent du programme Petro Caribe, des milliards de dollars destinés au développement du pays, a été dilapidé, détourné, volé en plein jour. Des routes jamais construites, des hôpitaux jamais rénovés, des écoles qui tombent en ruines. L’argent est parti dans des poches privées pendant que le peuple continuait de crever de faim.
Aujourd’hui, des gangs armés contrôlent des quartiers entiers de la capitale et des régions du pays. Des familles fuient leurs maisons. Des enfants ne peuvent plus aller à l’école. Des femmes sont violées en toute impunité. Et l’État, cet État pour lequel nos ancêtres ont versé leur sang, est absent. Pire que absent, il est parfois complice, car on sait très bien que certains de ces gangs ont été armés et financés par des politiciens pour servir leurs intérêts électoraux.
La justice ne fonctionne pas. L’éducation est accessible seulement pour ceux qui ont les moyens. Le système de santé est une catastrophe. Et pendant ce temps, ceux qui sont censés gouverner voyagent à l’étranger, envoient leurs enfants dans des universités étrangères, soignent leurs maladies dans des hôpitaux étrangers. Ils ont tourné le dos au pays tout en continuant de se nourrir de lui.
Le comble de tout, c’est que ce pays qui a dicté sa souveraineté au monde entier en 1804 attend aujourd’hui l’autorisation de la communauté internationale pour prendre ses propres décisions. Nos ancêtres ont vaincu Napoléon. Nos dirigeants ne peuvent pas venir à bout de gangs de quartier sans demander de l’aide à l’étranger.

IV. Face à face entre deux époques

Le contraste est brutal, et il faut le dire sans ménagement.
Nos ancêtres ont choisi l’union au moment où tout les poussait à la division. Des noirs et des mulâtres, des anciens esclaves et des hommes libres, des Africains de différentes nations, tous ont décidé de mettre leurs différences de côté pour un objectif commun : la liberté. Nos dirigeants, eux, ont fait exactement l’inverse. Ils ont cultivé les divisions ethniques, régionales et politiques pour mieux régner, pour que le peuple soit trop occupé à se déchirer pour les regarder voler.
Nos ancêtres ont tout sacrifié. Dessalines aurait pu négocier une position confortable avec les Français. Toussaint aurait pu survivre s’il avait choisi la collaboration. Ils ont préféré mourir debout plutôt que de trahir leur peuple. Nos dirigeants, eux, sacrifient le peuple pour préserver leur confort. Ils bâtissent des maisons à Miami, ouvrent des comptes en banque en République Dominicaine, et reviennent faire des discours patriotiques le 18 mai.
Nos ancêtres ont construit quelque chose à partir de rien. Haïti en 1804 était un pays dévasté par des années de guerre, saigné à blanc par des siècles d’esclavage. Ils ont quand même posé les bases d’une nation. Nos dirigeants, eux, ont hérité de cet édifice et l’ont méthodiquement démoli, pierre par pierre, pendant des générations.
Ce n’est pas une question de circonstances difficiles. Nos ancêtres avaient des circonstances infiniment plus difficiles. C’est une question de volonté, d’intégrité et d’amour pour son peuple. Et c’est précisément là que nos dirigeants ont échoué.

V. Ce que le drapeau mérite aujourd’hui

Il faut le dire clairement : ce drapeau n’appartient pas à ceux qui gouvernent. Il appartient au peuple. Il appartient à la femme qui vend sur le marché malgré l’insécurité. Il appartient à l’étudiant qui continue d’étudier malgré les conditions. Il appartient à l’infirmière qui soigne avec des moyens de misère. Il appartient à tous ceux qui résistent, chaque jour, à l’effondrement.
La jeunesse haïtienne est l’héritière directe de Vertières. Ce n’est pas une métaphore. C’est une responsabilité concrète. Être digne de nos ancêtres aujourd’hui, cela signifie refuser l’acceptation du statu quo. Cela signifie exiger des comptes, dénoncer la corruption, refuser de voter pour ceux qui ont déjà prouvé qu’ils ne valent rien, refuser de se laisser manipuler par des politiciens qui agitent le drapeau le 18 mai et oublient le peuple le 19.
L’espoir n’est pas mort, parce que le peuple haïtien n’est pas mort. On le voit dans les initiatives communautaires qui naissent malgré tout. On le voit dans les jeunes qui choisissent de rester et de construire quand ils pourraient partir. On le voit dans cette résistance tranquille et quotidienne que personne ne célèbre mais qui maintient ce pays debout malgré tout.

VI. Rendre honneur par l’exigence

La Fête du Drapeau ne peut pas être réduite à un rituel annuel vide de sens. Sortir le drapeau, chanter La Dessalinienne et rentrer chez soi en changeant rien, ce n’est pas honorer nos ancêtres. C’est se moquer d’eux.
Les honorer vraiment, c’est avoir l’exigence qu’ils méritent. C’est refuser que leur sacrifice ait été en vain. C’est regarder ceux qui gouvernent dans les yeux et leur dire : vous n’êtes pas à la hauteur de ce pays, vous n’êtes pas à la hauteur de son histoire, et vous ne méritez pas de parler en son nom.
Haïti a été fondée par des gens qui ont choisi la dignité plutôt que la servitude, la liberté plutôt que le confort, la vérité plutôt que le mensonge. Ce sont ces valeurs qui sont inscrites dans ce drapeau bleu et rouge. Ce sont ces valeurs que nous devons réclamer, pas seulement le 18 mai, mais chaque jour de l’année.
Dessalines n’a pas brisé ses chaînes pour que ses fils en forgent de nouvelles à son peuple.​​​​​​​​​​​​​​​​

Roche Magazine

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