Il y a des tournois qui marquent l’histoire par leurs exploits sportifs. Il y en a d’autres qui la marquent pour de tout autres raisons. La Coupe du Monde 2026 aux États-Unis est en train de rejoindre cette deuxième catégorie, non pas à cause des buts marqués, mais à cause des humiliations infligées, des portes fermées et des passeports refusés. En moins de 48 heures, une série d’incidents révoltants est venue souffler sur le vernis d’un événement présenté comme le plus grand de l’histoire du football. Ce vernis a craqué. Sous lui, une réalité bien plus sombre.
Un arbitre de classe mondiale renvoyé comme un indésirable
Le cas d’Omar Abdulkadir Artan résume à lui seul l’absurdité de la situation. Meilleur arbitre africain de la CAF en 2025, sélectionné par la FIFA pour officier au tournoi, il s’est présenté à la frontière américaine muni d’un passeport diplomatique. La FIFA a elle-même confirmé qu’il ne pourra ni s’entraîner ni arbitrer à la Coupe du Monde 2026, après s’être vu refuser l’entrée sur le territoire américain. Un homme accrédité par l’instance même qui organise l’événement, porteur d’un document diplomatique, renvoyé. Comme si ses titres, sa réputation, ses années de carrière ne comptaient strictement pour rien face à la logique des agents de l’immigration.
La réponse de la FIFA fut froide et bureaucratique : l’organisation a déclaré ne pas être impliquée dans les processus d’immigration des pays hôtes et a été informée que la situation d’Artan ne serait pas modifiée. Autrement dit, ce n’est pas son problème. Circulez.
Des joueurs traités comme des suspects
L’attaquant irakien Aymen Hussein a été détenu plusieurs heures à son arrivée à l’aéroport de Chicago, soumis à un interrogatoire, son téléphone examiné sous l’autorité des agents frontaliers américains. Un footballeur professionnel, invité par la FIFA à représenter son pays sur la plus grande scène mondiale, traité comme un présumé coupable. Le photographe officiel de l’équipe irakienne a quant à lui été retenu plus de dix heures avant de se voir finalement refuser l’entrée sur le territoire.
L’Iran a vécu des jours entiers à naviguer dans les méandres consulaires en Turquie. La fédération iranienne de football a dénoncé ces refus comme un comportement vindicatif visant délibérément à exclure des membres clés de son encadrement. Quinze membres de la délégation n’ont pas pu entrer. Les joueurs, eux, n’ont été autorisés à fouler le sol américain que les jours de match, comme si leur présence entre les deux dates représentait une menace pour la nation.
Des fouilles humiliantes, des accusations de racisme
Les équipes du Sénégal et d’Ouzbékistan ont fait l’objet de contrôles qui ont rapidement enflammé les réseaux sociaux. Les membres du staff sénégalais ont été forcés de retirer leurs chaussures et soumis à de longues fouilles, suscitant immédiatement des accusations de traitement discriminatoire. Les images des joueurs ouzbeks encerclés par des chiens renifleurs de bombes ont fait le tour des médias internationaux. Des équipes nationales. Des athlètes. Pas des criminels.
L’Afrique du Sud est arrivée bien plus tard que prévu parce qu’une partie de sa délégation était encore bloquée en attente de visa. La Suisse a vu le dossier du joueur Breel Embolo traîner dans des procédures administratives, retardant son intégration au groupe.
Des supporters punis avant même d’avoir joué
Des dizaines de supporters de plusieurs nations ont vu leurs demandes de visa rejetées malgré des billets déjà achetés et des hébergements déjà réservés. Des fans écossais pourtant éligibles au programme ESTA, qui dispense normalement de visa, ont vu leurs autorisations de voyage révoquées à quelques jours du départ. Des milliers de personnes se retrouvent aujourd’hui avec des pertes financières sèches et aucun recours. Un mémo interne du Département d’État américain avait pourtant annoncé un gel des demandes de visa en provenance de dizaines de pays dans le cadre d’une révision des procédures de contrôle. La FIFA avait reçu des assurances. Les faits ont démenti ces assurances une par une.
La FIFA complice par son silence
L’Association internationale de la presse sportive a adressé une lettre formelle à la FIFA pour lui demander d’intervenir dans les nombreux cas de journalistes accrédités injustement refusés à l’entrée des États-Unis, qualifiant ces situations d’innombrables et d’inacceptables. Mais la FIFA continue de se réfugier derrière un principe commode : la souveraineté de l’État hôte. Ce principe est réel. Il est aussi un alibi.
Quand une organisation prétend incarner le football pour tous, quand elle se targue d’organiser un tournoi historique à 48 équipes, elle ne peut pas simultanément hausser les épaules lorsqu’un arbitre africain sélectionné par ses soins est renvoyé à la frontière, quand des joueurs sont interrogés pendant des heures, quand des délégations entières sont fouillées avec des chiens. Choisir d’organiser un tournoi universel dans un pays dont la politique migratoire exclut structurellement une partie du monde n’est pas un simple imprévu logistique. C’est un choix politique. La FIFA l’a fait. Elle doit en assumer les conséquences et cesser de prétendre qu’elles ne lui appartiennent pas.
L’échec est déjà là
Avant le coup d’envoi du premier match, avant le moindre but inscrit, la Coupe du Monde 2026 a déjà produit ses images les plus frappantes. Non pas des célébrations, des drapeaux ou des tribunes combles. Mais des arbitres renvoyés, des joueurs interrogés, des délégations humiliées et des supporters ruinés. L’histoire retiendra que le plus grand tournoi de football jamais organisé a commencé en refusant l’entrée à ceux qui étaient venus jouer au football.
La FIFA a échoué. Pas à mi-parcours. Pas dans les phases finales. Elle a échoué dès le prélude. Et son silence assourdissant face à chaque incident est, en lui-même, une prise de position.
Roche Magazine



