Il y a quelque chose de profondément troublant dans l’image du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, souriant et solennel, en visite à l’École de la Magistrature de Pétion-Ville, alors que dans la plaine du Cul-de-Sac, des familles entières fuient leurs maisons sous les tirs des gangs. Pendant que des mères transportent leurs enfants dans la nuit, pendant que des voisins meurent faute de pouvoir s’échapper, lui pose devant une promotion de magistrats.
La question n’est pas de savoir si la justice haïtienne mérite d’être réformée. Bien sûr que oui. La vraie question est plus simple : qui a fait croire à ce Premier ministre qu’il avait été élu pour gouverner pendant cinq ans ?
Le costume du président
Soyons clairs sur ce qu’est Alix Didier Fils-Aimé, juridiquement et politiquement : il dirige un gouvernement de transition avec une mission précise, limitée et urgente. Cette mission se résume à deux priorités : rétablir la sécurité et organiser des élections.
Ce n’est pas une interprétation, c’est le mandat qui lui a été confié par les acteurs nationaux et internationaux.
Pourtant, à regarder son agenda, on croirait voir un chef d’État installé confortablement dans le pouvoir. Réformes de la magistrature, revalorisation salariale des juges, visites officielles, discours sur une “Haïti réconciliée”… Le Premier ministre semble porter un costume bien trop grand pour lui.
Ce n’est plus de la gouvernance. C’est du spectacle.
Pendant ce temps, la plaine saigne
Cette semaine, les habitants de la plaine n’ont pas reçu de beaux discours. Ils ont reçu des balles. Des familles ont abandonné leurs maisons, leurs biens et parfois même leurs proches pour échapper à la violence des gangs armés. D’autres n’ont pas eu cette chance.
Ce sont ces Haïtiens oubliés, ceux qui ne sont jamais au premier rang des cérémonies officielles, qui représentent le véritable test pour un gouvernement.
Et sur ce terrain, Fils-Aimé échoue chaque fois qu’il privilégie l’image au concret.
Le calcul de la diversion
Il faut appeler les choses par leur nom. Vouloir toucher à tout, justice, économie, éducation, administration, sans régler sérieusement la question de l’insécurité ni avancer vers les élections, c’est une stratégie de diversion.
C’est la méthode de ceux qui veulent durer sans produire de résultats. Multiplier les visites, les annonces et les séances photo pour donner l’impression que l’État agit, alors que l’essentiel reste bloqué.
Tout le monde sait que le pays est en crise. Le Premier ministre le sait aussi. Mais quand un patient saigne gravement, un médecin ne commence pas par lui refaire les ongles. Il stoppe l’hémorragie.
Et l’hémorragie d’Haïti a un nom : l’insécurité. Elle a aussi un autre visage : l’absence d’élections et le vide démocratique qui s’éternise.
Ce que le peuple attend vraiment
Le peuple haïtien n’est pas dupe. Il reconnaît les stratégies de distraction. Il les a déjà vues trop souvent.
Les citoyens ne demandent pas des slogans sur une justice “moderne et accessible”. Ils veulent pouvoir rentrer chez eux sans risquer de mourir. Ils veulent savoir quand ils pourront voter librement pour choisir leurs dirigeants.
Ce sont des attentes simples. Légitimes. Vitales.
Monsieur le Premier ministre, l’histoire ne retiendra pas vos visites officielles ni vos discours institutionnels. Elle retiendra une seule chose : sous votre transition, les gangs ont-ils avancé ou reculé ? Des élections ont-elles été organisées ou non ?
L’essentiel ne se trouve pas dans les salles climatisées de Pétion-Ville. Il se trouve dans la plaine qui brûle et dans les urnes qui attendent encore d’être ouvertes.
Faites le travail pour lequel vous avez été placé là.



