La musique haïtienne vient de perdre l’un de ses architectes les plus discrets et les plus essentiels. André Déjean, trompettiste, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre, s’est éteint le vendredi 11 septembre 2026 aux États-Unis, laissant derrière lui plus d’un demi-siècle d’héritage sonore.
Né en 1951, André Déjean fait partie de cette génération de musiciens haïtiens qui, à la fin des années 1960, a posé les fondations de ce que le monde entier connaît aujourd’hui sous le nom de compas direct. Membre fondateur des Frères Déjean de Pétion-Ville, il n’était pas seulement l’un des instrumentistes du groupe. Il en était l’un des architectes sonores, celui qui donnait au cuivre sa voix et à l’orchestre son souffle.
Pendant des décennies, sa trompette a accompagné les nuits haïtiennes, les mariages, les carnavals, les salons familiaux où l’on dansait sans forcément connaître le nom de celui qui composait la mélodie. C’est souvent le sort des grands arrangeurs. Ils façonnent le son d’une époque entière sans toujours occuper le devant de la scène, préférant laisser la lumière aux voix et aux refrains qu’ils ont eux-mêmes construits.
Randevou Konpa, plateforme de référence pour les passionnés du genre, a résumé en une phrase ce que beaucoup ressentent aujourd’hui : « La musique haïtienne perd une véritable légende. » Une formule courte, mais qui porte le poids de cinquante-cinq années de contribution à un genre musical devenu patrimoine national et identité culturelle bien au-delà des frontières d’Haïti.
Ce qui frappe dans le parcours d’André Déjean, c’est la continuité. Là où tant de formations musicales haïtiennes ont connu des ruptures, des dissolutions, des recompositions parfois douloureuses, les Frères Déjean ont incarné une forme de stabilité artistique rare. Une stabilité qui a permis au groupe de traverser les modes, les crises politiques, les exils, tout en conservant une identité sonore reconnaissable entre mille.
Sa disparition intervient à un moment où la scène du compas s’interroge sur sa propre transmission. Les figures fondatrices s’effacent une à une, et avec elles s’en va une mémoire vivante que les archives et les enregistrements ne suffisent jamais tout à fait à préserver. Reste alors la responsabilité, pour les nouvelles générations de musiciens et d’amateurs, de redécouvrir cette œuvre, de la faire circuler, de la faire vivre autrement que dans la nostalgie.
André Déjean n’a pas seulement joué de la trompette. Il a contribué à écrire, note après note, une partie du grand récit musical haïtien. Ce récit, aujourd’hui orphelin de l’une de ses voix les plus fidèles, continuera de résonner tant que le compas continuera de faire danser.
Roche



