3,5 milliards de dollars pour des fermiers blancs : le lourd tribut du Zimbabwe à l’histoire coloniale

 

En avril 2025, le Zimbabwe a versé 3,1 millions de dollars à 378 anciens fermiers blancs, dans le cadre d’un accord signé en 2020 qui prévoit une compensation totale de 3,5 milliards de dollars. Ces agriculteurs, d’origine européenne pour la majorité, avaient été expropriés sans indemnisation au début des années 2000, sous le régime de Robert Mugabe. Ce geste, présenté comme une étape de réconciliation, soulève pourtant des interrogations profondes sur la souveraineté économique des États africains, et sur le poids persistant du colonialisme dans leurs décisions actuelles.

Une réforme agraire controversée, un héritage colonial pesant

L’histoire de cette dette trouve sa source dans la réforme agraire menée par Mugabe entre 2000 et 2003. À cette époque, environ 4 000 fermiers blancs possédaient les terres les plus fertiles du pays, héritées d’un système colonial profondément inégalitaire. Le gouvernement avait alors procédé à une redistribution des terres, parfois dans la violence, pour les remettre à des familles noires, dans un élan de justice sociale. Si l’objectif était noble, la méthode brutale et l’absence de plan de soutien aux nouveaux propriétaires ont provoqué un effondrement économique et une chute drastique de la production agricole.

Aujourd’hui, près de 25 ans plus tard, le gouvernement zimbabwéen s’engage à indemniser ceux-là mêmes qui avaient profité de ce système inégal, mais sans jamais avoir indemnisé les centaines de milliers de familles noires dépossédées de leurs terres pendant la colonisation. Ce paradoxe illustre à quel point le système colonial continue de dicter les priorités politiques, parfois au détriment de la justice historique.

Pressions internationales déguisées en réconciliation

La décision de verser cette compensation ne résulte pas uniquement d’un élan moral. Le Zimbabwe, lourdement endetté (plus de 21 milliards de dollars de dette extérieure), cherche désespérément à renouer avec les institutions financières internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Or, le règlement de cette dette envers les anciens fermiers blancs est devenu une condition officieuse posée par certains bailleurs occidentaux pour normaliser les relations.

Ce paiement symbolique de 3,1 millions – à peine 1 % du montant total – intervient dans un contexte de négociations tendues avec les créanciers. Le gouvernement prévoit d’émettre des obligations libellées en dollars américains pour payer le reste, sur une période de dix ans. Un engagement risqué, dans un pays confronté à l’inflation, au chômage de masse, et à une monnaie instable.

Réparer le passé ou céder au chantage diplomatique ?

Pour de nombreux Zimbabwéens, cette compensation est perçue comme une capitulation. Elle donne l’impression que les expropriés blancs – symboles d’un passé colonial injuste – sont davantage protégés par le droit international que les victimes africaines du colonialisme. Plusieurs voix s’élèvent, notamment au sein de la société civile, pour demander pourquoi le pays s’engage dans une telle dépense alors que les hôpitaux manquent de médicaments et que les écoles ferment faute de ressources.

Cette situation révèle une réalité troublante : les nations africaines, bien que théoriquement indépendantes, continuent de subir la pression de puissances étrangères à travers des mécanismes économiques sophistiqués. Les sanctions occidentales contre le régime actuel, toujours en place malgré les réformes annoncées, renforcent cette impression d’un pouvoir soumis à des intérêts extérieurs.

Un débat encore ouvert

La démarche du Zimbabwe pourrait être interprétée comme un pas vers la réconciliation nationale, un signal d’apaisement pour les investisseurs, ou une tentative de redorer son image sur la scène internationale. Mais elle relance surtout un débat essentiel : peut-on parler de justice quand ceux qui ont hérité de la richesse coloniale sont indemnisés, tandis que les héritiers des victimes du colonialisme attendent toujours réparation ?

En fin de compte, le cas du Zimbabwe montre que le colonialisme n’est pas un passé lointain, mais une réalité qui continue de structurer les rapports de force économiques et politiques. Et tant que l’Afrique n’aura pas les moyens de choisir ses priorités sans contrainte extérieure, sa souveraineté restera, en partie, une illusion.

Roche Magazine

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